Renga

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Poètes de tanka 19e au 21e siècle - histoire du tanka

Mise à jour : 14 avril 2016

Renga classique

Renga contemporain dans la francophonie et propositions de règles

Vous avez dit « Renga ? (« poème lié » en japonais)

Par Patrick Simon

 

Ces dernières années, que ce soit dans notre revue ou ailleurs, beaucoup parle des poèmes en chaine, façon renga.

Alors, je vais d’abord vous présenter un petit historique de cette forme d’écrire collective de tanka, en partant de la période classique.

 

Renga classique

 

Le terme renga apparaît pour la première fois en 1127. Le « renga court » (tan-renga), dont on trouve déjà un exemple dans le Recueil des dix mille feuilles (2e moitié du VIIIe s.), est un bref dialogue poétique, dans lequel l'interlocuteur doit compléter un vers de 5-7-5 ou de 7-7 syllabes, énoncé par une première personne, de manière à constituer un waka. À la fin du XIIe s. se développa le « renga long », ou « renga en chaîne », dans lequel alternent régulièrement des vers de 5-7-5 et 7-7 syllabes en chaînes de 100 vers. Composé parfois en solitaire, mais le plus souvent en groupes, lors de séances pouvant durer plusieurs jours et atteindre les 10 000 vers, le renga, à l'origine spirituel et ludique, fut bientôt soumis aux règles esthétiques du waka. En 1358, Nijo Yoshitomo (1320-1388) lui donnait ses lettres de noblesse en compilant avec Gusai, son maître (1284-1378), la première anthologie de renga, le Recueil de Tsukuba. Faisant suite aux Nouvelles Règles du renga (1372) de Nijo Yoshitomo, le Dialogue d'Azuma, rédigé en 1470 par le moine Sogi, achève de codifier le genre. Au début du XVIIe s, le renga est éclipsé par la vogue du haikai no renga, qui redonne vie à la veine du renga populaire et comique.

Pour Sumie Terada, l’intérêt du renga tient avant tout à son dispositif qui cherche à organiser les fragments et à produire des ensembles en évacuant toute vision unifiante

Version plus libre, est le gunsaku qui est une poésie écrite à plusieurs sur des thèmes prédéterminés (de lieu ou de sujet).

 

Dans un renga classique de forme kasen (de 36 pièces) :

 

·                    Il se divise en trois parties :

 

-                    6 pièces à faible divergence (jo) ou les partenaires se cherchent, assez séparées de la suite.

-                    24 pièces (ha) de corps à forte divergence

-                    6 pièces (kyu) retour à l'ordre vers une fin conçue à l'avance.

 

·                    Règles spécifiques du renga classique : Seule la première pièce doit être autonome (en sens). La deuxième (wakku) ne peut pas être autonome. Il doit contenir un mot de la même saison que le premier. Le troisième doit changer la scène. Autour de la cinquième, on doit faire référence à la lune. Une référence à l'amour doit se trouver entre la 17ème et 19ème pièce. Le renga est comparable a un voyage, on voit devant et derrière soi mais le paysage change à tout moment. Les saisons ne doivent pas tourner en sens inverse. On ne peut réutiliser les mêmes thèmes. Un mot ne peut être utilisé deux fois. Si on évoque le printemps et l'automne, il doit persister entre 3 et 5 pièces. L'été et l'hiver, de 1 à 3. Les insectes ne doivent être mentionnes qu'une seule fois au plus. Une pièce est seulement en relation avec ses voisines immédiates.

Renga de l’époque récente

 

Si je reviens à la période contemporaine, nous avons toujours la possibilité de parler de renga, puisque sa signification est « poèmes liés » Nous pouvons aussi parler de poésie en chaîne, plutôt que renga ; ce qui permet plus de liberté dans sa composition.

 Voici les règles de base :

Je vous donne quelques indications pour faire votre renga :

1.    écrire à deux personnes ou plus des tanka, les uns derrières les autres. Nous pouvons aussi parler de poésie en chaîne, plutôt que renga ; ce qui permet plus de liberté dans sa composition ;
2.    choisir un thème où chacun s’exprimera ;
3.    les tanka sont en principe composés en 5,7,5,7,7 syllabes ou en respectant au moins un maximum de 31 syllabes, en faisant court – long – court – long - long

Pour le renga, vous avez deux possibilités de le faire :
Soit, un premier poète écrit les trois premiers vers, le second poète écrit les deux derniers vers du tanka et les trois premiers du tanka suivant, et ainsi de suite ;
Soit chaque poète écrit en entier son tanka ; et le poète suivant compose le sien en tenant compte du précédent.

Et de ne pas oublier ce que rappelle Sumie Terada, « l’intérêt du renga tient avant tout à son dispositif qui cherche à organiser les fragments et à produire des ensembles en évacuant toute vision unifiante »

Pourquoi le renga chez nos contemporains ?

Si nos contemporains s’y intéressent, cela vient aussi d’expériences littéraires faites en occident depuis le 20e siècle. En effet, il y a une certaine parenté avec le surréalisme[1], avec l’Oulipo[2], où s’expérimentait la co-présence et leur interaction. Notamment avec cette idée qu’autrui cesse d'être une abstraction. “L'autre est celui que je touche et avec lequel je fais quelque chose qui me touche”[3] Et Octavio Paz ajoutera : “Antidote contre les notions d'auteur et de propriété intellectuelle, critique du moi, de l'écrivain et de ses masques”

 

Quelques exemples de poésie en chaine contemporaines :

 

-          « Au petit matin, renga », Jacques Brault et Robert Melançon[4]

-           « Renga », co-écrit par Octavio Paz, Jacques Roubaud, Edouardo Sanguineti et Charles Tomlinson[5]. Cet échange poétique est le premier qui voulait s’apparenter au renga japonais, sans toutefois respecter les caractéristiques du tanka.

    « D’ambre et de fleurs, Kohaku to hana to, renga », de, Dominic Deschênes et Marie Sunahara[6]

 « Lundi matin rêver de la mer » de Mike Montreuil et Luce Pelletier.[7] Il s’agit là d’un tan-renga, donc une écriture à deux, dont l’enchaînement de deux unités (vers) comptant respectivement 5-7-5-7-7 syllabes, à cela près que le tan-renga dissocie, dans sa production, ses deux éléments constitutifs, selon Sumie Terada[8]

-          « Mots de l’entre deux », de Martine Gonfalone-Modigliani et Patrick Simon[9]. Comme le précisait Luce Pelletier dans sa préface, ce recueil de poésie en chaîne correspond plus au gunsaku

 



[1] Breton et Soupault avaient écrit en 1919 Les Champs magnétiques, Éditions Gallimard, «Poésie», 1968. Il s'agit de “changer la vie” : de réconcilier vie et poésie après la boucherie de 1914-18.

[2] 'Ouvroir de Littérature Potentielle. Les membres de ce groupe  littéraire expérimentent les contraintes langagières, ludiques ou mathématiques, susceptibles de générer des textes, y compris collectivement.

[3] Michel Maffesoli, La Contemplation du monde - Figures du style communautaire, Éditions Grasset & Fasquelle, 1993, poche biblio p. 43

[4] Paru aux éditions Hexagone, Montréal (Canada), 1933

[5] Paru aux éditions Gallimard, 1971, ISBN 2-07-027849-2

[6] Paru aux éditions du Sablier, Québec – ISBN 2-9808260-2-2

 

[7] Paru aux éditions du tanka francophone, 2009, ISBN 978-2-9810770-4-2

[8] Figures poétiques japonaises – la genèse de la poésie en chaîne, Sumie Terada, 2004, Collège de France, Institut des Hautes Etudes Japonaises, Diffusion De Boccard, Paris, ISBN 2-913217-09-5

[9] Paru aux éditions du tanka francophone, 2010, ISBN 978-2-9810770-7-3



Voici un récapitulatif des différentes formes de renga :
Nom du format Nombres
de strophes
Nombre de kaishi
(feuilles écrites)
Nombre
de côtés
Créateur Date d'origine
Hyakuin 100 4 8 inconnu xiiie siècle
Senku 1000 40 80 inconnu
Gojūin 50 2 4 inconnu
Yoyoshi 44 2 4 inconnu
Kasen 36 2 4 inconnu 1423
Han-kasen (i.e. half-kasen) 18 1 2 inconnu xviie siècle
Shisan 12 2 4 Kaoru Kubota Années 1970
Jūnichō 12 1 1 Shunjin Okamoto 1989
Nijūin 20 2 4 Meiga Higashi Années 1980
Triparshva 22 1 3 Norman Darlington 2005
Rokku (aka on za rokku) variable variable variable Haku Asanuma 2000

Tableau : Miner, Earl. Japanese Linked Poetry, Princeton University Press, 1979, ISBN 0-691-06372-9.

Proposition de livres sur le renga francophone

 
1971

         Paz Octavio, Roubaud Jacques, Sanguinetti C. & Tomlison C., Renga, Gallimard, Paris, ISBN 2-070273288

 1993

         Brault Jacques & Melançon Robert, Au petit matin, renga, Hexagone, Montréal, ISBN : 2-89006-489-1

2002

Le Manteau de pluie du Singe, Publication orientatiliste française, ISBN :    9782716903318

2004
         Terada Sumie, Figures poétiques japonaises, la genèse de la poésie en chaîne, Collège de France – ISBN 2-913217095
2006
         Deschênes Dominic & Marie Sunahara, D’ambre et de fleurs, Kohaku to hana to, renga, Du Sablier, Québec –ISBN  2-9808260-2-2

2010
         Gonfalone Martine & Simon Patrick, Mots de l’entre deux, renga, Éditions du tanka francophone, Mascouche – 978-2981077073 

2012

         Collectif : Trois voix à Minase (Sôgi, Shôhaku, Sôchô), renga, trad. Shinji Kosaï & François Migeot; Erès, Toulouse - 9 782749 216539